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The Call Within de Tigran Hamasyan, ou quand la musique contemporaine pourvue d’ailes brisées réussit son survol

Tigran Hamasyan, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, est un pianiste d’origine arménienne d’à peine 33 ans qui a trouvé son salut dans le Jazz. Néanmoins, au contraire de son premier album, The World Passion, sorti en 2004 par exemple, où le Jazz est beaucoup plus respecté dans ses fondements — avec toutefois des étincelles de fusion avec de la musique traditionnelle arménienne et autres —, son dernier album, n’est pas tout à fait représentatif de l’univers habituel de ce musicien hors pair. Cependant, depuis 2001, l’année durant laquelle il entama sa carrière, l’on suit du coin de l’oreille une évolution qui annonce quelque chose de nouveau, quelque chose qui tient à de la pure création, personnelle et originale à la fois. En effet, ces dernières années, il semblerait que son âme ait trempé dans un magma qui a trait à une refondation, quelque chose que l’on n’arrive pas encore à définir et à distinguer vraiment.

The Call Within : l’album dans lequel l’expérience auditive est protéiforme

The Call Within, son dernier né, est paru le 28 août 2020 pour nous offrir un son dont l’articulation enfonce l’oreille tantôt dans la polyrythmie, qui ressemble à nos états d’esprit de contemporains désaxés — comme dans Levitation 21 —, tantôt dans des mélodies pourvues d’une atmosphère qui désincarne notre potentiel d’attention artistique humain habituel, pour l’emmener dans des ères sphériques où des sauts peuvent être effectués d’un cercle onirique à un autre, et ce, dans une totale volupté qui enrobe le corps d’un habit aussi léger que les incantations prononcées, notamment perceptibles dans Newlyweds 37.

Un autre type de son nous interpelle dans Vortex. L’intitulé de ce titre porte bien son nom. Dès les premières secondes, nous sombrons complètement dans un trou ou les contretemps se sont établis comme maîtres des lieux. Cet espace n’est autre qu’un vortex aspirateur de conscience, qui souffle violemment sur son extrémité alors que nous nous plaçons de l’autre côté. Simple phénomène physique : nous sommes inhalés par l’entité, soufflés par les notes, et le voyage est à la fois douloureux et plaisant, à savoir algolagnique. Pour ce titre, Tigran Hamasyan a fait appel à l’un des musiciens contemporains les plus talentueux de sa génération. Tosin Abasi, guitariste fondateur du groupe de metal progressif et expérimental Animals As Leaders, tient des lignes de guitare à la hauteur de sa réputation d’excellent technicien. En effet, la tâche semble avoir été ardue et que le résultat est fascinant.

Ainsi, The Call Within périclite au-dessus de nos têtes, tel un astéroïde dont le parcours se décline en 10 titres, aussi étranges que captivants et aussi beaux et différents les uns des autres, comme si l’astre se figeait à chaque fin de titre, halte nécessaire pour se singulariser de nouveau, afin de reprendre sa trajectoire imprévisible dans nos cœurs de simples contemplateurs ébahis par l’éclat de sa musique.