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Du feu originel poétique et de son voyage par les Vents

Gaston Bachelard – Edouard Glissant


Édouard Glissant écrit dans La philosophie de la relation, que le poème voyage de poète en poète à travers l’espace, et que « [l’] écrire […] ou le chanter, ou le rêver, c’était consentir à cette vérité invérifiable, que le poème en soi est contemporain des premiers brasiers de la terre. » L’Unique qui procéderait de la première étincelle poétique pourrait bien avoir une genèse, mais cette unicité mythique se perd dans la nuit ; alors que les poétiques diverses issues des cultures que l’on connait et qui par conséquent sont historiques, s’opèrent non d’un foyer commun, mais de brasiers Divers qui les animent intérieurement bien qu’elles croient à leur authenticité. La « proposition [de Glissant] est qu’aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise. » La notion de continent est alors mise à l’écart, substituée par celle de l’archipel.

De cela, la relation que l’on peut déjà dégager, c’est celle des poèmes retentissants depuis le fond des âges avec ceux d’aujourd’hui. Et la matière qui semble les unir pourrait bien être ce brasier, car comme nous le fait remarquer Bachelard, « le feu est intime et il est universel. Il vit dans notre cœur. Il vit dans le ciel. »

Arrivée en France et soleil

Par ailleurs, la conscience, le centre de l’imaginaire, c’est cet inversement des pôles que subit Glissant quand il arrive (dela Martinique) à Paris en 1946, saisi par l’hiver. Ce froid aride semble l’avoir conduit vers une nécessité de soleil, son soleil, avec lequel il tente de confectionner un monde au-delà de la réalité qui lui était proposée pour affirmer son être-au-monde dans un monde imaginé (imaginaire) et réalisé (réel) par un questionnement sur l’histoire par voie de poétique. Les voyages qui mènent vers des « récits sur les peuples étrangers ou les modalités européennes de la constitution d’un savoir » n’intéressent pas Glissant à son arrivée pour la première fois en Europe. Par contre, ce qui l’intéresse à ce moment précis, c’est d’interroger « la validité du voyage lui-même et ses conséquences sur la connaissance du monde. »

D’un autre côté, la solitude et le regard porté sur le monde deviennent nécessaires pour aboutir en totalité flamboyante : « c’est seulement quand je vécus dans ma solitude que je fus le maître de ma cheminée » nous dit Bachelard. Ainsi, accéder au foyer du monde, au soleil de la conscience — pas celui de l’expérience de Glissant en métropole, mais plutôt celui de « L’Intention poétique » et qui a rapport avec la profondeur du moi du poète —, ne s’apprend dans aucune école, dans aucun manuel, dans aucun livre ni histoire, car continue Bachelard « j’aimerais mieux, je crois, manquer une leçon de philosophie que manquer mon feu du matin » — et ceci sachant l’estime que Bachelard porte à la philosophie.

Le foyer émanant du soleil glissantien parvient à la conscience de voyage en voyage, d’âge en âge, à un moment indéterminé et surprenant, car « il ne faut pas qu’un soir d’hiver, que le vent autour de la maison, qu’un feu clair, pour qu’une âme douloureuse dise à la fois ses souvenirs et ses peines :

C’est à voix basse qu’on enchante,

Sous la cendre d’hiver

Ce cœur, pareil au feu couvert,

Qui se consume et chante.

Toulet. »

Ainsi, que ce soit pour Paul-Jean Toulet, Bachelard qui le cite ou pour Glissant, hiver et soleil sont l’un et l’autre des éléments indispensables dans la quête chaotique et hasardeuse du feu originel qui donne naissance à une poétique du monde.

Cosmos et modernité

Et puis il y a ce monde moderne dont on n’arrive plus à percevoir aucune forme cosmique à cause des ressemblances et des homogénéités qu’il s’inflige à lui-même. Les dédoublements et les miroirs se font face et projettent des reflets sans distinction aucune pour l’œil non aguerri.

Ce monde est une entité faite d’éclats sans origine ni fondement, quand sa vitalité provient de cette croyance en sa genèse. Mais les cultures qui font ce monde sont « celles que j’appellerai composites, dont la créolisation se fait en quelque sorte sous nos yeux. Ces cultures ne génèrent pas de Création du monde, elles ne considèrent pas le mythe fondateur d’une Genèse. Leurs commencements procèdent de ce que j’appelle une digenèse. » Ceci conduit tout justement à prendre en compte les vieilles conceptions de la Création du monde que l’on retrouve au bout des racines, pour les pulvériser ensuite sous l’œil qui les inquiète et qui les fait douter d’elles-mêmes. L’arborescence doit laisser place au rhizome et se laisser aller à cette créolisation qui agglomère dans un chaos constant sans origine ni fond les composantes culturelles qui creusent elles-mêmes l’abîme sans orientation aucune qu’il faut tenter de rejoindre — comme l’exige l’approche rhizomique. Il faut alors errer, comme le faisaient les marrons traqués par les chiens des maîtres blancs. Et « par la pensée de l’errance nous refusons les racines uniques et qui tuent autour d’elles : la pensée de l’errance est celle des enracinements solidaires et des racines en rhizome. »

Le désordre qui prend l’apparence de l’ordre et l’ordre qui se masque derrière le semblable — figure féroce et prédatrice qui s’impose à l’univers changeant et constamment recomposé —, entrave la lecture Tout-monde. Le bruit des villes s’immisce dans « la première lecture […]. Lecture de citadins, de gens en proie à l’agitation des rues et aux mécanismes de communication, de transport, du travail et des loisirs socialement régis. Lecture d’agités qui s’abandonnent au flux » et qui fait croire à son authenticité et à sa prédominance. Cependant, la modernité des villes, les malentendus de l’esprit mercantile, l’économique qui a supplanté l’imaginaire, ne font pas que le monde au sens cosmique soit perdu pour autant selon Glissant. La relation peut encore tout sauver, car elle « intègre modernité et postmodernité en faisant surgir du plus ancien des espaces, celui des origines dont la littérature peut s’emparer librement pour les reformuler, des imaginaires reliés. »